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Le cirque et la parade  1947-1954

par Jean Leymarie

Ce chapitre final réunit des esquisses et des variations autour des deux compositions majeures de 1954, La partie de campagne (Saint-Paul-de-Vence, Fondation Marguerite et Aimé Maeght) et La Grande Parade (New York, Solomon R. Guggenheim Museum) qui par le sujet et par le style s’opposent diamétralement à la toile dure et rectiligne des Constructeurs. Elles célèbrent la fête foraine et le loisir champêtre, se fondent sur le principe des courbes et des teintes joyeuses en liberté.

 

Les thèmes cheminent lentement avant de se cristalliser dans l’imagination du peintre. Un lavis isolé de 1943 (285) fixe déjà dans son ensemble l’ordonnance de La partie de campagne telle qu’elle sera reprise dix ans plus tard dans les gouaches directement préparatoires au tableau (288). Il y a décalage de style et de technique, mais les éléments du paysage, la structure massive ou ramifiée des arbres, le groupement des personnages et du chien, la scansion des rythmes diagonaux sont établis et ne subissent que des rectifications synthétiques. Le tas de boîtes de conserves, à gauche, caractéristique du « paysage américain », a été remplacé par le conducteur à genoux vérifiant ou réparant sa voiture, une roue fortement soulignée, ce qui donne à la pastorale sa tonalité moderne et introduit le contraste entre nature et mécanique. Des études de détail (286, 287) montrent la force et la justesse avec lesquelles Léger réussit à typer ses couples ouvriers, main sur l’épaule, exemplaires de l’humanité fraternelle et vraie dont il rêve. L’architecture humaine dressée et allongée monumentalement (284), les liens chaleureux unissant la femme en détente et les enfants jouant (282, 283) font l’objet de dessins puissants où s’interpénètrent plusieurs thèmes naturistes voisins de La partie de campagne, issus de la Baignade (281), cadrée entre l’arbre et le pylône ou relatifs au tableau contemporain du Campeur (283).

 

De Daumier à Seurat et à Lautrec jusqu’à Rouault, Picasso, Matisse ou Chagall, la féerie foraine et le spectacle rituel du cirque fascinent les peintres contemporains qui, chacun selon son tempérament, y découvrent une métaphore du monde et le reflet de leur propre activité. Dans un texte enthousiaste servant d’introduction à son album de lithographies sur le Cirque (1950), Léger a célébré l’envoûtement de la piste et plusieurs de ses déclarations éclairent la genèse du grand tableau final sur ce thème où son génie se rassemble et culmine. « Si j’ai dessiné les gens du cirque, acrobates, clowns, jongleurs, c’est que je m’intéresse à leur travail depuis trente ans. Depuis le temps où je dessinais des costumes cubistes pour les Fratellini. J’ai fait pour « La grande parade » une quantité de dessins et d’études. Car je suis un classique : si mes premiers dessins sont toujours impulsifs, j’ai la connaissance des moyens qui vont me servir. Un an sépare la première version de « La grande parade » de son état définitif. Cet intervalle correspond à un long travail d’élaboration et de synthèse. La moindre transformation a été longuement méditée, travaillée à l’aide de nouveaux dessins. Un changement local, parce qu’il se répercute sur l’équilibre de l’ensemble, oblige souvent à retravailler toute la construction de la toile. Dans la première version, la couleur épousait les formes. Dans la version définitive, on voit quelle force, quel élan apporte l’utilisation de la couleur en dehors. »

Dès 1918 Léger consacre au cirque quelques-uns de ses meilleurs tableaux et le thème circule périodiquement dans son œuvre jusqu’au moment où il réalise de 1947 à 1950 les grandes lithographies destinées à son livre édité par Tériade. Il accumule alors le matériel de base d’où germera la composition monumentale terminée en été 1954, exposée en novembre à la Maison de la Pensée française et pour laquelle la reproduction complète des études successives nécessiterait un volume entier avec un classement organique et chronologique. Ce serait la meilleure façon de révéler, sur un cycle aussi vaste et aussi parfaitement accompli, le processus créateur de l’artiste, la précision de son montage et le rôle capital du dessin.

 

Quelques exemples seulement sont ici présentés. Quatre dessins à l’encre, dont deux études d’ensemble (289, 292) et deux études de détail (290, 291) ressortissent aux Acrobates et musiciens déjà rencontrés et préfigurent ce moment ensorcelant de la parade que Léger, comme Seurat, a choisi de retenir, car il est l’annonce et la synthèse du spectacle entier. « La recette, dit-il, est liée à cette parade, aussi est-elle puissante et dynamique. Cela vous arrive en pleine figure, en pleine poitrine, c’est comme un envoûtement. Derrière, à côté, devant, apparaissent et disparaissent des figures, des membres, des danseuses, des clowns, des gueules écarlates, des jambes rosés, un nègre qui mange du feu, l’acrobate qui se promène sur les mains. » Les musiciens, sortis du bal-musette plutôt que du cirque, seront éliminés et ce sont les couleurs pures qui joueront le rôle de fanfare. Les trapézistes volants et le jongleur lançant ses anneaux (293, 294) créent l’élan dynamique et le rythme circulaire. Près de son cheval dont la tête se retourne, l’écuyère aux jambes croisées lève ses bras en couronne au-dessus de sa tête comme le font aussi les acrobates et les danseuses (295, 296). Ce mouvement tournant caractéristique du cirque s’amplifie avec trois gouaches vigoureuses dont l’une sur fond jaune (297) où clowns et danseuses intègrent à leur groupe tourbillonnant l’acrobate marchant sur les mains (299, 300), que l’on voit aussi sur un croquis plus rapide (298) mais qui va disparaître à son tour. Enfin quatre grandes gouaches proches de la version définitive montrent le travail incessant de mise au point. Dans deux d’entre elles le cheval est absent et s’étalent au pochoir les lettres C 1 R ; dans les deux suivantes (303 et 304), le cheval apparaît et seule subsiste la lettre C au centre de la composition. Elle est l’axe évocateur autour duquel s’ordonne sur l’estrade la frise des neuf protagonistes entre le rectangle orangé de gauche et le cercle rouge et prédominant de droite. « Allez au cirque, dit Léger. Vous quittez vos rectangles, vos fenêtres géométriques, et vous allez au pays des cercles en action. » Le cercle est pour le spectateur ébloui symbole de participation fraternelle et pour l’œuvre admirable où se conclut un destin d’artiste promesse radieuse de durée.