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Le séjour en Amérique  1940-1945

par Jean Leymarie

En septembre 1940, Léger gagne les États-Unis d’Amérique où il avait déjà fait plusieurs séjours enthousiastes depuis 1931 et y demeure jusqu’en décembre 1945. Sur les quais d’embarquement à Marseille, il regarde en pleine lumière méditerranéenne quelques jeunes dockers qui plongent et se baignent dans le port. « J’ai été tout de suite emballé, dit-il, par la trajectoire de leurs corps brunis dans le soleil et dans l’eau. Un mouvement fluide épatant. Ces plongeurs, ça a déclenché tout le reste, les acrobates, les cyclistes, les musiciens, je suis devenu plus souple, moins raide. »

 

Arrivé sur un continent où l’espace et le nombre ont une autre mesure qu’en Europe, il raconte qu’un jour il se rend dans une piscine : « Qu’est-ce que je vois, poursuit-il, les plongeurs n’étaient plus cinq ou six, mais deux cents à la fois. A qui la tête, à qui la jambe, les bras, on ne savait plus, on ne distinguait plus. Alors j’ai fait les membres dispersés dans mon tableau et j’ai compris qu’en faisant cela j’étais beaucoup plus vrai que Michel-Ange lorsqu’il s’occupe de chaque muscle. »

 

L’évolution de Léger obéit donc à sa logique interne et aux stimulations visuelles extérieures qui la confirment ou la précipitent. Le motif des acrobates volants séparés de leurs partenaires fixes et celui des hautes racines murales en mouvement (228), formes abstraites noires et rouges enlacées à leurs fonds bleus appellent synthétiquement le motif des Plongeurs qui suscite une succession de grands tableaux où l’interaction entre les figures et les fonds participants s’accomplit sur une dominante noire, solaire ou polychrome. « C’est un cycle dynamique, note Léger lui-même en cours d’exécution, qui me force à projeter dans l’espace des groupes humains. Personne, je crois, n’a pu encore résoudre ce problème. »

 

Ainsi la figure humaine prend le relevé de l’objet dans l’espace, mais à l’échelle monumentale et sur un mode inédit où ne peuvent s’appliquer ni le canon anatomique de la Renaissance, ni les solutions des plafonds baroques, car il s’agit d’évoquer « la mobilité de l’eau, le corps humain dans l’eau, jeux de courbes sensuelles et enveloppantes ». Sauf une étude de détail, fragments de pieds et de mains en gros plan (223), les dessins réunis montrent des grappes plus ou moins denses de corps humains qui s’enchevêtrent dans un milieu giratoire réglé par leurs chutes et leurs remontées et par le battement rythmique entre l’avant et l’arrière. La technique est variée, souvent composite, encre avec silhouettes blanches et taches noires (226), encre et crayon sur un tracé flottant et un mouvement de ralenti (224), encre et rehauts de gouache pour des effets diffus (222) ou des aplats franchement cernés (227), gouache aux contours épais et aux teintes vives (225).

Le thème des Cyclistes inspire à Léger plusieurs tableaux de haute saveur populaire où l’ordonnance redevient frontale, rectangulaire, statique. Il est fasciné par l’éclat métallique du véhicule, la perfection de ses roues, dont il supprime parfois les rayons pour mieux souligner la valeur du cercle, la carrure physique et le pittoresque vestimentaire des filles américaines en short et en sweater, « habillées, dit-il, comme des acrobates de cirque ». Les huit dessins reproduits forment un ensemble assez homogène en raison de leur même datation (1944), mais avec des différences de technique et de sujet. Certains sont strictement linéaires sur fond neutre, d’autres ont des rehauts de gouache blanche et un décor profus (230, 231). Tous les groupes sont immobilisés comme pour une pose de photographe et la composition dans sa grandeur savante a la simplicité d’une image d’Épinal. Traitée à l’encre seule (232) et à l’encre gouachée (229), l’équipe au repos aligne quatre personnages masculins fortement cadrés entre la bicyclette et la chaise où repose le chien. La belle équipe dessinée à l’encre (233) et reprise à la gouache avec quelques éléments supplémentaires (235) comprend deux couples et deux vélos; l’un des deux hommes est assis, bras et jambes croisés perpendiculairement et l’autre tient en main la fleur – emblème de Léger. Les belles cyclistes (234), au nombre de cinq, liées entre elles par l’attouchement de leurs mains, respirent la joie et la santé. Les loisirs (236) est une admirable épure pour la toile de conclusion sur les cyclistes terminée en 1949 et portant en sous-titre : Hommage à David, le peintre de grands sujets dont Léger aimait la tension réaliste et la rectitude classique. Elle s’ordonne sur quatre verticales rompues transversalement par les courbes des bicyclettes et horizontalement par la jeune fille étendue dont une jambe s’allonge outre-mesure pour l’équilibre plastique de la scène. Les six figures y compris les enfants fixent droit le spectateur et communiquent entre elles par un circuit tactile ininterrompu qui trahit avec pudeur la sensibilité de l’artiste : ainsi la jeune fille dont le fiancé touche le bras effleure du doigt l’enfant qu’elle désire et du pied la mère qu’elle voudrait être.

« L’œuvre d’art, affirme Léger, est le résultat d’un état intérieur et ne doit rien devoir au pittoresque extérieur, mais, ajoute-t-il, quand on vit dans un pays autre que le sien, tout en gardant son potentiel, il faut se mettre au rythme de ce pays et en tirer parti. » Sans modifier vraiment son évolution, le séjour aux États-Unis accélère « les intensités multiplicatives », amplifie le choc dramatique entre la nature sauvage et la machine détériorée, entre les terrains vagues au sortir des villes et les débris mécaniques jetés au rebut. Plusieurs dessins exploitent le motif de la roue brisée (237), entravée (239), envahie par la végétation (241, 242), celui de la Faucheuse dressant, comme un symbole de guerre et de mort, sa carcasse disloquée (240) et la gouache révélatrice du paysage américain (243) et annonciatrice du tableau de 1946 : Adieu New York se fonde sur un rythme circulaire et sur le contraste entre la fleur et la ferraille. « On m’a appelé le primitif des temps modernes et c’est vrai, reconnaissait Léger. Je me suis intéressé aux cyclistes, aux machines, à la ferraille. La ferraille est une invention de mon époque et, comme j’étais sensible à mon époque, je l’ai peinte, je l’ai mise au premier plan. Je l’ai fait, comme cela, par instinct, elle m’avait impressionné. »