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Les années de guerre 1914-1917 

par Jean Leymarie

Dès la déclaration de guerre, au début d’août 1914, Léger est mobilisé comme sapeur dans les troupes du génie. Il est envoyé sur le front d’Argonne, puis prend part à toute la bataille de Verdun, où durant trois mois il est brancardier. Il refuse de se laisser muter dans les services du camouflage, où sont naturellement affectés beaucoup de peintres, pour demeurer en première ligne près de ses camarades de tranchée, dont il a reconnu les qualités profondes et cette chaleureuse appartenance populaire, à laquelle il se sentira désormais lié. Sérieusement gazé sur le front de l’Aisne au printemps 1917, les deux poumons atteints, il fait un long séjour de traitement et de convalescence à l’hôpital de Villepinte, dans la banlieue de Paris, avant d’être réformé en janvier 1918.

 

Cette guerre, dont il éprouve l’horreur mais aussi le pouvoir exaltant de mettre à nu la vérité des êtres et la splendeur des objets, a été pour lui l’expérience décisive sur le plan artistique et sur le plan social. « J’ai quitté Paris, disait-il, en plein dans une manière abstraite, époque de libération picturale. Sans transition, je me suis trouvé de niveau avec tout le peuple français ; versé au génie, mes nouveaux camarades étaient des mineurs, des terrassiers, des artisans du bois et du fer. J’ai découvert là le peuple français. Dans le même temps, je fus ébloui par une culasse de canon de 75 ouverte en plein soleil, magie de la lumière sur le métal blanc… Révélation totale, comme homme et comme peintre. La richesse, la variété, l’humour, la perfection de certains types d’hommes autour de moi, leur sens exact du réel utile et de son application opportune au milieu de ce drame, vie et mort, dans lequel nous étions plongés, plus que cela, des poètes, des inventeurs d’images poétiques journalières – je veux parler de l’argot, si mobile, si coloré. Quand j’ai mordu dans cette réalité, l’objet ne m’a plus quitté. »

Durant plusieurs mois, il semble n’avoir ni peint ni dessiné. Mais de juillet 1915 à décembre 1916 apparaît une suite abondante de croquis qui sont alors les seuls jalons de son évolution stylistique et forment en outre un témoignage exceptionnel laissé par un grand artiste sur la vie des soldats au cantonnement et dans la zone de feu durant la première guerre mondiale. D’autres peintres de valeur ont sans doute évoqué l’atmosphère du front, mais reconstituée à distance, dans le calme de l’arrière ou bien de l’atelier, alors que les dessins de Léger restent des notations saisies sur les lieux avec une intensité directe et en gardent l’empreinte. Ils sont exécutés à la plume ou au crayon sur les bouts de papier de petit format qui tombaient à sa portée, cartes postales militaires, dos de cartes d’état-major, diagrammes d’artillerie. Parfois, sur une esquisse rapide jetée au crayon, se superpose un tracé plus poussé repris à l’encre noire ou bleue. Quelques rares exemples d’aquarelle ou de rehauts de gouache sont ici reproduits.

 

Ces dessins tributaires des circonstances, enlevés dans de courtes haltes ou bien dans les moments de repos, tantôt rudes et sommaires, tantôt finement élaborés, sont assez souvent datés et même localisés, ce qui permet aussi de les classer chronologiquement et géographiquement. Le groupe initial, de l’été et de l’automne 1915, se situe en Argonne, région pauvre et difficilement pénétrable de collines boisées. L’inscription : M. F., sur plusieurs d’entre eux, signifie « maison forestière ». Il comprend des études de paysages, de sapeurs affairés dans leurs baraques de travail (28) ou bien jouant dans leurs abris (39, 40, 41), des vues de cuisines roulantes en marche, avec leurs conducteurs et les chevaux (23, 29), ou à l’arrêt dans un village (24), qui marient plastiquement leurs formes rondes et carrées à celles des maisons. Un dessin puissant (26), rehaussé de gouache, de ces fourgons ambulants dont la structure et l’articulation répondent à son langage cubiste et dynamique, a été dédicacé par Léger à ses amis russes Larionov et Gontcharova, fondateurs du rayonnisme, fixés à Paris à la veille de la guerre.

 

La longue et sanglante bataille de Verdun suscite des centaines de croquis dont quelques-uns sont conservés au musée de la Guerre à Vincennes (31). Blaise Cendrars a raconté de quelle façon audacieuse et picaresque, Jeanne, la compagne de Léger, parvint alors à le rejoindre en ligne et rentra de son équipée avec « une grosse musette gonflée à crever de dessins et de croquis », qu’elle accrocha « dans un coin sombre de l’atelier », rue Notre-Dame-des-Champs. Certains représentent des aspects de la ville encore intacte, la gare où s’accumulent les wagons, la place d’armes avec les enseignes de son hôtel et de sa teinturerie, d’autres les maisons éventrées par les bombardements (35), après les terribles assauts allemands. L’avion brisé (32) est l’une des trois belles aquarelles, souples et maîtrisées, qui se réfèrent à l’intervention des avions français.

 

« Je n’ai jamais fait de dessins de canons, avouait Léger, je les avais dans les yeux. C’est à la guerre que j’ai mis les pieds dans le sol. » Pourtant il existe, sur des cartes postales militaires adressées à sa correspondante de guerre Yvonne Dangel, deux superbes dessins au moins de ces gros engins – 100 de marine et obusier de 220 – mis en action pour le tir de barrage préparatoire à la contre-offensive française lancée le 24 octobre. En ce jour historique se succèdent cinq dessins qui relatent non le tumulte meurtrier, mais des épisodes secondaires et plutôt calmes : chevaux attachés sur la route de Souville, sapeurs au travail sur la route de Fleury. Le cinquième et sans doute le meilleur, le seul à résonance tragique, est celui des Deux tués sur la route de Fleury (33) qu’il destine à sa correspondante habituelle avec les mots suivants : Cette carte peut-être vous changera un peu de nos gros canons. En tout cas, elle porte une date célèbre, celle du jour de la reprise de Douaumont. Le croquis a été fait le jour même au milieu d’un concert d’artillerie peu banal. Pas d’emphase ni de sensiblerie, mais au sein du fracas cruel et quotidien, la rigueur d’un constat et de sa transcription…

 

Le dessin prend, durant la guerre, un essor autonome parce que les conditions matérielles empêchaient Léger de réaliser les tableaux auxquels il songeait. En septembre 1915, pendant une phase d’accalmie en Argonne, il exécute sur des couvercles de caisses à munitions deux ou trois petites peintures à l’huile – joueurs de cartes, chevaux au cantonnement – sur lesquelles il fixe, pour indiquer les couleurs, des morceaux de papier. Ce sont ses seuls essais connus de papiers collés, procédé dont ses amis cubistes ont fait un usage révolutionnaire et systématique.

En été 1916, durant une permission à Paris au cours de laquelle il découvre Chaplin et la fascination de l’écran, il peint une haute figure isolée, maintenant à Düsseldorf, Le Soldat à la pipe, affirmation de son style par géométrisation et condensation. L’harmonie est réduite à des tons sourds et contenus qu’anime une forte note rouge. Les deux gouaches préparatoires ici données (37 et 38) et datées, sans précision de mois, de 1914, semblent antérieures à la guerre par leur technique, leurs dimensions, leurs caractéristiques formelles. Le thème du fumeur a cheminé longtemps dans l’esprit de Léger avant de se cristalliser en image de guerre.

Durant les derniers mois de 1916, Léger songe à peindre un tableau sur le thème des Foreurs au travail, mais après plusieurs dessins assez poussés (25) renonce à son projet. A la fin de 1917, pendant sa longue convalescence à l’hôpital de Villepinte dans la banlieue parisienne, il réalise La partie de cartes (Otterlo, Rijksmuseum KrölIer-Müller), composition majeure où le soldat-robot s’inscrit dans son environnement mécanique. Elle est l’aboutissement de nombreux dessins d’ensemble ou de détail (39, 40, 41) exécutés au front avec une admiration personnelle pour ses camarades de combat : « pendant que les gars jouaient aux cartes je restais à côté d’eux, je les regardais, je faisais des dessins, des croquis, je voulais les saisir. J’étais très impressionné par les gars et le désir de les dessiner m’est venu spontanément. C’est de là que plus tard est sortie La partie de cartes… »