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Les constructeurs  1947-1952

par Jean Leymarie

Léger reste le peintre des loisirs et des spectacles populaires, mais son grand tableau des Constructeurs au titre significatif, valable pour l’artiste comme pour l’ouvrier, est une des rares œuvres contemporaines où l’expression sociale du travail soit plastiquement réussie et haussée à sa puissance épique et monumentale. Comme toujours, l’impulsion a été donnée par un choc visuel. « C’est en allant à Chevreuse que l’idée m’est venue. Il y avait près de la route trois pylônes de lignes à haute tension en construction. Perchés dessus, des hommes y travaillaient. J’ai été frappé par le contraste entre ces hommes, l’architecture métallique, les nuages du ciel. Les hommes sont petits, comme perdus dans un ensemble rigide, dur, hostile. C’est cela que j’ai voulu rendre sans concession. J’ai évalué à leur valeur exacte le fait humain, le ciel, les nuages, le ciel. »

 

La version définitive qui se trouve au Musée de Biot et porte la date 1950 s’organise sur cette tension violente entre les hautes poutres de fer et les ouvriers minuscules plaqués sur le bleu cru du ciel. Elle a été préparée par des gouaches d’ensemble où Léger met l’accent tantôt sur l’espace métallique (267), tantôt sur les hommes en action et leur effort collectif (270) et suivie par de nombreuses variantes de détail qui reprennent notamment le motif des pantalons (272, 273, 274, 275) ou des mains (277) déformées ou plutôt révélées par le travail. « Nos mains sont les étoiles de notre drapeau » dit Paul Éluard dans son beau poème sur les « Constructeurs », cependant que dans un texte à la mémoire de son ami Maïakovski, Léger pouvait écrire : « Les mains lourdes des ouvriers ressemblent à leurs outils, leurs outils à leurs mains… leurs pantalons à des montagnes, à des troncs d’arbres. Un pantalon est vrai quand il n’a pas de pli. » Maïakowski, de son côté, avait, dès 1923, porté sur Léger le témoignage suivant : « trapu, il ressemble à un ouvrier. Il considère son travail comme un métier comparable aux autres. C’est un plaisir de voir la beauté de ses formes industrielles, son absence de crainte devant le réalisme le plus brutal. »

 

L’un des derniers dessins de l’artiste, en vue d’une grande composition sur le thème du Garage qui n’a pas été réalisée, représente des ouvriers assis sur un camion qui se rendent à leur lieu de travail (278) et s’apparente à l’esprit comme au style des Constructeurs. Il en est de même pour l’évocation de la Bataille de Stalingrad (279) où les soldats sont en action dans le cadre industriel et mécanique de la guerre. Le chapitre s’achève sur une gouache puissante, à la fois végétale et architectonique (280), qui est un projet de décoration pour l’un des murs du Palais des Nations Unies à New York…